19.07.2007

E.G.P.

« Tu es certain que c’est bien ce que tu veux, Eric ?
- Oui, ma chérie. Je t’aime et je désire plus que tout avoir une enfant avec toi. Je souhaite que toi, moi et notre bébé formions la famille la plus heureuse au monde.
- Alors, c’est ce que je veux aussi, mon amour. En revanche, je me demande comment nos parents respectifs vont prendre la nouvelle ?
- Quoi ? Qu’un homme et une femme qui s’aiment, mariés depuis 5 ans, veuillent fonder une famille ? Que pourraient-ils bien y trouver à redire ?
- Rien. Mais, tu sais comme moi qu’ils ne verront pas d’un bon œil, que leur futur petit-enfant soit un Enfant Génétiquement Parfait.
- Nous sommes en 2033, bon sang ! 80% des bébés de sa génération seront des produits fabriqués par la société E.G.P. Notre fils ne sera jamais malade. Il sera brillant dans ses étides. Il sera beau. Il excellera dans tous les sports qui lui plairont. Comme tous les copains de son âge. Il fera partie d’une société d’élite, dans une nation d’élite. Nous n’allons tout de même pas le priver d’une telle chance pour satisfaire nos familles.
- Je sais. Mais, tu verras comment réagiras ta mère. Enfin… On leur en parlera demain, au déjeuner. »
Elle se retourna dans le lit conjugal et murmura :
« Lumière »
La lampe de chevet s’éteignit.

Le lendemain, lorsque ses parents et beaux-parents apparurent sur l’écran du vidéophone actionnant l’ouverture du portail, Eva était resplendissante. Sa robe, totalement élastique, moulait étroitement les courbes de son corps mince et captait chaque rayon de lumière, donnant l’impression que de l’eau ruisselait sur elle en cascade. Avec ses longues boucles blondes flottant sur ses épaules, elle ressemblait à une sirène. Un regard dans le miroir ne parvint cependant pas à dissiper l’angoisse qui lui nouait l’estomac. Comment sa famille réagirait-elle à l’annonce de la nouvelle ? Ses parents, comme ceux d’Eric, avaient toujours été formellement opposés aux applications de la thérapie génique et de la modification génétique. Ils restaient réfractaires à tout progrès scientifique de manière générale, d’ailleurs. Ainsi, sa mère continuait à utiliser les produits d’entretien du début du millénaire, alors qu’elle-même employait un cube ionique. Déposé sur le plan de travail en acier de la cuisine, il diffusait dans toute la maison des ions négatifs qui grignotaient la moindre saleté, la plus infime poussière et aseptisait chaque recoin. Pour préparer ce déjeuner, Eva avait dû renoncer aux tubes d’aliments équilibrés, reconstituables à l’air, en magret de canard au poivre ou en bavarois à la framboise, par exemple, pour cuisiner elle-même. Alors, qu’ils acceptent l’idée d’un petit-fils génétiquement modifié, mieux valait ne pas y penser. Le combat serait sans doute sans merci. Elle se souvenait encore de la lutte acharnée qu’elle avait dû mener quand, étudiante, elle leur avait annoncé qu’elle voulait devenir ingénieur roboticienne, et, collaborer à la création des brigades androïdes, cette nouvelle force de police qui leur permettait à présent de vivre dans une société parfaitement sécurisée, mais qu’ils continuaient à dénigrer. Plus tard, un nouveau conflit était survenu, lorsqu’elle avait présenté Eric à ses parents : ils avaient catégoriquement refusé qu’elle épouse un généticien, un homme dont le travail constituait à créer des monstres. Ils n’avaient d’ailleurs pas assisté à son mariage, et, ne lui avaient pas adressé la parole pendant plus de trois ans.
« Mon Dieu, ce qu’ils peuvent être rétrogrades » soupira-t-elle en ouvrant la porte. Le repas se déroula sans incident notoire, dans cette froideur polie et ce semblant de convivialité qu’ils affichaient tous, lors des rares occasions qui les réunissaient. Naturellement, quelques piques furent lancées. Marc, le père de la jeune femme, ne manqua pas de taquiner son gendre, en le surnommant « Docteur Maboule ». Eva n’échappa pas à une critique sur son gigot d’agneau, trop cuit et caoutchouteux, selon Sophie, sa belle-mère. Tous deux furent ironiquement félicités pour leur pelouse parfaitement entretenue par la robotondeuse. Chacun s’efforça cependant, par un accord tacite, d’éviter des conversations qui les auraient conduits au bord de la rupture. Au dessert, néanmoins, Eric brisa ce fragile équilibre. Aussitôt, Marc éclata d’un gros rire sonore et jovial, en applaudissant à tout rompre :
« Enfin une heureuse nouvelle ! Bravo, les enfants ! Vous avez trouvé le mode d’emploi, il était temps ! Je suis sûre que vous allez nous faire un joli bébé rose et rondouillard. »
Il se leva, étreignit chaleureusement son gendre, visiblement mal à l’aise, plaqua deux baisers bruyants sur les joues de sa fille, qui retint avec peine une grimace.
« Ce sera un garçon, précisa Eric. Il pèsera 4,100 kg pour 48 cm à la naissance, et il sera blond. »
Soudain, le silence. Plusieurs minutes après, le fracas d’un verre brisé. Une chaise renversée. Sophie, debout, blême.
« Vous n’allez pas faire ça ! Je ne veux pas que mon petit-fils soit une de ces choses. »
Eric tenta de la calmer :
« Maman, nous souhaitons simplement donner à ce bébé les meilleures chances de réussir dans le monde où il vivra. Les modifications génétiques…
- ça suffit ! Je refuse d’en entendre davantage. D’ailleurs, je ne resterai pas une seconde plus dans cette maison de fou. »
Ces pas résonnèrent sur le carrelage, suivis du claquement sec et péremptoire de la porte d’entrée. Marc prit la parole à son tour, plus calme.
« Sophie a raison. Eva, Eric, vous êtes tous les deux en parfaite santé et jeune. Vous n’êtes pas intellectuellement stupides, que je sache. Pourtant, vous avez été conçus naturellement. Personne n’a joué avec vos chromosomes. Alors, pourquoi voulez-vous nous imposer cela ? »
Eva explosa.
« VOUS imposez cela ? On parle d’un enfant, je te signale, et, a fortiori de NOTRE enfant ! Nous n’imposons rien à personne, mais, vous n’avez pas à juger nos choix et notre manière de vivre ! Vous savez où se trouve la sortie. Disparaissez, tous ! »
Elle se tenait debout, livide de rage, pétrifiée par la colère, les jointures blanchies à force de serrer les points. Mais l’orage l’avait nerveusement épuisée. Dès que tout le monde eut quitté la salle de séjour, elle éclata en d’incompressibles sanglots. Elle aurait tant aimé que sa famille la comprenne, la soutienne, sans la critiquer, même si elle ne l’approuvait pas. Mais non, au lieu de cela, ils s’étaient comme toujours élevés en redresseurs de torts, la traitant comme une gamine irresponsable, plutôt que comme une femme de 34 ans.

L’ombre de la dispute planait encore dans son esprit, trois semaines plus tard. Aucun des protagonistes n’avait cru bon de contacter l’autre. Curieusement, sans se consulter, Eva et Eric évoquaient tous deux mentalement la scène, en patientant dans la salle d’attente du Docteur Larsen. Le généticien n’accordait que de très rares rendez-vous. Le délai pour en obtenir un pouvait atteindre six mois. Le couple n’avait bénéficié d’un régime de faveur qu’en raison du poste occupé par le jeune homme : le Docteur Larsen n’était autre que son patron. Scientifique brillant et bien vu, il avait joué de son statut pour obtenir rapidement l’entretien.
La fécondation in vitro réalisée quelques jours auparavant, dans le laboratoire de la société Enfant Génétiquement Parfait, à partir de leurs gamètes, s’avérait une simple formalité. Une fois l’œuf fécondé, le médecin en analysait le caryotype, identifiait et modifiait les allèles défectueuses ou mal orthographiées par la nature, afin que le futur bambin correspondent strictement aux critères déterminés par les parents.
« C’est un jeu d’enfant, expliqua-t-il avec bonne humeur. Regardez, voilà les images de votre thérapie génique personnelle. »
En parlant, il claqua des doigts. Un rectangle lumineux, sur lequel semblaient nagés les gênes, poursuivis par de longues et fines aiguilles, apparut au-dessus de son bureau.
« Voyez, reprit le médecin. Avant la mitose, nous implantons différents rétrovirus dans une cellule cible. Les molécules injectées sont synthétisées dans le noyau et transitent par le cytoplasme, où elles sont lues lors du traitement des protéines correspondantes, permettant de corriger les petites erreurs du génome. Ainsi, un bébé génétiquement brun naîtra avec les cheveux blonds. Evidemment, les antécédents médicaux problématiques sont purement et simplement effacés, comme le disque dur d’un ordinateur. Mais, suis-je bête ! Vous savez déjà tout cela… »
Nouveau claquement de doigts. L’écran disparut. Le docteur Larsen extirpa d’un minuscule boitier cubique, un disque métallique tout aussi petit.
« Tenez, je pense que vous désirez conserver les premières images de votre enfant. »

Eva rangea le CD dans son sac en demandant :
« Que va-t-il se passer, maintenant.
- Eh bien, comme Eric vous l’a certainement expliqué, nous allons implanter l’embryon dans votre utérus. Je suppose que vous préférerez laisser votre époux s’en charger. Je vous abandonne donc mon cabinet. »
Il sortit tandis que la jeune femme se débarrassait de ses vêtements et s’installait sur la table d’auscultation. Malgré son appréhension, elle sentit à peine la longue seringue s’infiltrer dans son intimité.
« Tout va bien, ma chérie ? »
Un hochement de tête. Elle se sentait flotter. Légèrement absente, comme avant de s’endormir.
« Voilà, c’est terminé. Tu vas rester allongée quelques minutes, puis, je te ramènerai à la maison. Il faut que tu te reposes. Tu n’as pas eu mal ?
- Non. »
Elle n’avait pas envie de discuter avec lui. Quelque part, au fond d’elle-même, sans savoir pourquoi, elle lui en voulait de lui imposer cela. Elle y avait consenti, certes, mais lui surtout défendait les E .G.P. Si elle s’était écoutée, ce bébé aurait été conçu normalement. Non pas qu’elle fut contre la thérapie génique de confort, bien au contraire. Mais, ce conflit avec ses parents la bouleversait. Elle se sentait de mauvaise humeur et malheureuse, quoique parfaitement consciente de sa redoutable mauvaise foi à l’encontre de son mari.

En montant dans son véhicule, le jeune homme commanda :
« A la maison ! »
La voiture se mit en branle sans qu’il eut effleuré le volant. Elle ne lui adressa pas le moindre mot durant tout le trajet de retour. Lorsqu’ils s’arrêtèrent devant leur domicile, Eva descendit sans l’embrasser. Elle ne désirait qu’une chose : s’envelopper dans une chaude couverture et dormir.
Elle commençait à somnoler mais une voix d’hôtesse s’éleva dans la chambre :
« Vous avez un appel téléphonique de Sophie. Souhaitez-vous décrocher ? »
Maudit téléphone. Ses paupières étaient si lourdes. Elle avait tellement sommeil. Elle murmura, cotonneuse :
« Décrocher. »
La voix de sa belle-mère emplit la pièce.
« Eva, ma chérie, je tenais à m’excuser pour notre comportement à tous, la dernière fois. Nous avons agis de manière absolument déplorable.
- Hum…
- Vous comprenez, toutes ces histoires nous font une tellement peur. Pour vous, tripoter les gênes d’un fœtus s’avère totalement normal. Vous avez grandi avec cette idée. Mais, pour les personnes de notre génération, c’est tout à fait différent. Et puis… Et puis, j’aimerai vous raconter une histoire. Oh, pas un conte de fée, malheureusement. Quelque chose qui s’est produit dans ma famille, il y a bien longtemps. »
Eva peinait encore à émerger de son sommeil pâteux.
« Sophie, votre appel me touche beaucoup, mais, j’ai passée la matinée au laboratoire et je suis épuisée. Puis-je vous téléphoner ultérieurement ?
- C’est vraiment important, ma petite fille. Accordez-moi quelques minutes, je vous en prie. »
Contre toute attente, cette femme si dure, si froide, la suppliait presque et semblait au bord des larmes. Cela valait bien la peine qu’elle gâche quelques minutes de repos. Elle se redressa sur son lit.
« Je vous écoute.
- Vois-tu, pour toi, la seconde guerre mondiale n’est qu’une espèce de mythe, une légende que l’on t’a vaguement enseignée à l’école. Mais, des gens ont vécu les horreurs dont tu as entendu parler. Ma grand-mère avait 17 ans en 1943. Elle s’est trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment. Elle a été prise lors d’une rafle et déportée à Buckenwald, un camp de concentration aux frontières de l’Europe occidentale. On y pratiquait diverses expériences, soi-disant « scientifiques ». Sur la génétique, notamment. Ces pseudos savants cherchaient cherchait à améliorer leur race, à créer des êtres supérieurs. Les femmes correspondants aux bons critères étaient violées par un soldat sélectionné selon des caractéristiques correspondantes, qu’on leur attribuait spécialement à cet effet, Jusqu’à ce qu’elles tombent enceintes. C’est arrivé à ma grand-mère. Tu as déjà vu des aiguilles à tricoter. Tu sais, ces longues tiges de métal pointues, exposées au musée des Arts Anciens. Eh bien, au bout de trois mois de grossesse, on les a utilisées pour l’avorter, et, on a tenté de cloner son fœtus. Lorsque le camp a été libéré, en 1945, on a retrouvé des dizaines de bébés, dans des bocaux de formole. On y conservait les fruits issus des expériences ratées. Certains avaient un crâne démesuré, d’autres les membres atrophiés ou étaient hermaphrodites. Une véritable horreur ! Et, je ne te parlerai pas des traumatismes subis par ces femmes torturées. Tu comprendras peut-être mieux maintenant, pourquoi les travaux de la société EGP, et, le fait que mon propre fils y travaille, me mettent dans tous mes états. »
Eva sentait à présent les larmes ruisseler sur ses joues. Elle parvint à peine à articuler :
« Je suis tellement, tellement désolée…
- Ce n’est pas grave, ma chérie. C’est moi qui aie mal réagi. Après tout, le contexte est différent, et, il faut bien vivre avec son temps, accepter le progrès. Et, quelle que soit la façon dont ce bout de chou a été conçu, il restera mon petit-fils, quoi qu’il arrive. »

10.07.2007

Une nuit


Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas vrai ! Je dois faire un cauchemar ! Mais, comment ai-je pu être aussi stupide ! Répondre à une petite annonce matrimoniale, parue à la rubrique « rencontre » d’un journal gratuit ! Donner rendez-vous à un homme que je n’ai même jamais aperçu un dixième de seconde ! C’est d’un ridicule ! Je me demande bien ce qui a pu me passer par la tête pour commettre une telle sottise. Et me voilà, maintenant assise à la terrasse de ce café, à attendre un parfait inconnu, sous le soleil de mai. Je meurs de chaud dans mon tailleur gris, mes talons aiguilles me blessent les pieds, et, j’ai la désagréable sensation que mon maquillage dégouline le long de mes joues. Parce que, bien sûr, j’ai eu la brillante idée de vouloir paraître à mon avantage, et, de me pomponner, pour cet évènement exceptionnel ! Si je le pouvais, je me giflerai ! Ce qui ne m’empêche pas de jeter un rapide coup d’œil dans le miroir de mon poudrier. Tout va bien. Vais-je lui plaire ? Et lui, à quoi ressemblera-t-il ? Viendra-t-il, tout simplement ? Je l’avoue, la situation, quoique grotesque, n’en demeure pas moins excitante, et, je me prends à rêver un instant avoir rendez-vous, ce soir, avec mon destin…

La silhouette effilée d’un jeune homme brun, aux cheveux mi-longs, attire mon regard. Serait-ce lui ? Non. Il passe son chemin.

« Célia ?

-          Euh, oui… Laurent, je présume ? »

Il acquiesce en même temps que s’envolent les traces floues d’un espoir brièvement caressé, une seconde auparavant. Brutal retour au présent. Je manque de m’étouffer en découvrant celui qui m’interpelle : un petit personnage rondouillard et court sur pattes, d’une cinquantaine d’années, au visage rougeaud, transpirant l’alcool dans son blouson de cuir râpé. Le journal mentionnait un célibataire de 35 ans, bel homme raffiné… Je retiens à grand peine un éclat de rire. Je m’attendais, certes, à ce que l’auteur de la petite annonce ait enjolivé la réalité. Mais, là, franchement, il a tenté de camoufler un hippopotame avec une brindille. Tout de même, certains n’ont peur de rien ! Enfin, j’aurais dû m’en douter, et, puisque je suis là, autant me montrer bonne joueuse.

Laurent s’assied face à moi, commande un kir. Ce n’est certainement pas le premier de la journée. Nous échangeons les banalités d’usage en pareilles circonstances :

« Tu fais quoi dans la vie ? me demande-t-il.

-          je suis prof, prof de français. Et toi ?

-          Chauffeur routier. Je fais des allers et retours entre la Hollande et l’Espagne. J’emmène des tulipes et je rentre avec des tomates. Tu vois le genre. Alors, forcément, toujours sur les routes, c’est pas facile pour rencontrer quelqu’un. »

Oui, je vois, effectivement… Quant à ses loisirs, il aime regarder les matches de boxe sur les chaînes télévisées câblées, joue au football le dimanche matin, écoute les Rolling Stone. Moi qui adore lire, aller au théâtre, et me damnerai pour entendre un morceau de Jazz dans une vieille cave de Saint Germain des Prés, je crois bien avoir rencontré l’homme idéal. Dieu merci, il semble lui aussi se rendre compte que nous n’avons rien de commun. Il met rapidement fin à un entretien qui, pour moi, a viré au supplice au moment précis où il a commencé à jeter des œillades gourmandes et désappointées sur mes jambes. Je savais bien que cette jupe était trop courte !

 

Laurent se perd au loin, dans la foule, à la recherche d’une épouse plus à la hauteur de ses folles espérances. Je reste seule à la table, un peu écœurée. Je devrai être soulagée d’avoir échappé à cette funeste destinée, mais, quelque chose en moi vacille, me laissant une sensation étrange, mélancolique, comme une légère nausée. Le même sentiment, sans doute, qui m’a conduite à répondre à cette petite annonce, à accepter ce rendez-vous. Le besoin d’une attention, d’un mot, d’un geste tendre. L’envie que quelqu’un me prenne dans ses bras. L’image de cet appartement vide, où je devrai rentrer, bien que personne ne m’y attende, excepté, peut-être, mon poisson rouge. La peur, l’angoisse, face à cette éternité de solitude. Ah non ! Tout mais pas ça, surtout pas ! Ne pas me mettre à réfléchir ! Ne pas me dire que ma vie ne ressemble à rien ! Ne pas penser au sens, ou plutôt au non sens, de mon existence ! Sinon, je vais sombrer. Or, je ne peux pas me le permettre. Et puis, se lamenter, comme ça, sur son sort, c’est pathétique ! Allez, ma grande, tu lèves ton postérieur de là et tu te bouges ! Euh, oui, d’accord, très bien. Mais, pour faire quoi ? Pour aller où ? Tu en as d’autres de bonnes idées comme celle-là ?

Tiens, je sais. Et si je passais voir Alex ? Il doit être là, à cette heure-ci, et, il a l’habitude de ramasser mes états d‘âme à la petite cuillère. Je ne le dérangerai sans doute pas. Erreur ! Un bref coup de téléphone m’apprend que mon meilleur ami est en goguette et ne rentrera pas avant un moment.

« Tu n’as qu’à venir vers 21 h 00, précise-t-il. On pourra boire un verre. »

Parfait. J’ai tout juste le temps de m’arrêter pour acheter une bouteille de vin, et, de monter à la maison prendre une douche, décaper la couche de peinture qui me plâtre le visage, et, enfiler un jogging. Inutile de faire des frais de toilette. Pour passer la moitié de la nuit à refaire le monde sur son canapé, mieux me mettre à l’aise. J’arbore donc mon look préféré, naturel et décontracté, style « matin au réveil », lorsqu’il m’ouvre la porte.

Euh… Attendez une minute ! On fait une pause et on rembobine la dernière minute et demi. Ce n’est PAS Alex, justement, qui m’ouvre la porte. Me serai-je trompée d’appartement ? Impossible ! J’y suis venue si souvent que j’en retrouverais le chemin, même si je devenais sur le champ sourde, muette et aveugle. Mais alors, qui est ce garçon beau comme un dieu ? En une fraction de seconde, une foule de pensées affluent sous mon crâne dans le plus grand désordre. Les mots, les idées, les sensations se bousculent dans ma tête, fourmillent sur ma peau, mais, me privent totalement de la parole. Je ne parviens à prononcer qu’une bouillie de sons inarticulés, me prends les pieds dans le lacet d’une de mes baskets, qui a bien évidemment décidé de se détacher entre le rez de chaussée et ici, pour le seul et sadique plaisir de m’humilier, deviens d’une très jolie teinte rouge brique depuis la racine des cheveux jusqu’au cou. Je suis affreuse dans ma tenue de sportive du dimanche. Je me comporte comme une collégienne hystérique. Pour la première impression favorable, c’est raté. Et malgré cela, je ne pense qu’à une chose : quelque part au creux de mon ventre, s’imprime à chaque instant davantage l’inébranlable certitude que je connais cet homme. Depuis toujours. Avant cela même. J’ignore son nom, la date de son anniversaire, sa profession, ce qu’il fait dans le studio de mon ami, qui il est, et, même, jusqu’à une minute auparavant, sa simple existence sur cette terre. Mais, je sais. Je sais qu’il aime marcher dans le sable, nus pieds, se blottir dans un vieux fauteuil de cuir, avec un bon livre, devant un feu de cheminée, le parfum des roses, le bruit des vagues, les ballades sous la pluie, les instants d’infini… Je sais ses fous-rires et ses plus belles victoires. Je sais ses blessures et la profonde tristesse qu’il porte en lui. Je sais combien il est facile de le blesser et comment l’émouvoir. Je ressens avec une acuité aigüe cette sensibilité à fleur de peau, quasi enfantine, cette pureté qui émane de lui comme une lumière douce. Elles font de lui un être différent, comme un ange accidentellement tombé sur cette planète.

« Eh Célia ! Tu te décides à entrer ou je t’apporte à boire sur le palier ? »

Alex me rappelle brutalement à la réalité. Je constate, à ma grande honte, que je suis restée plantée devant la porte, à regarder fixement l’inconnu.

Sans prêter attention à mon trouble, ou peut-être pour mieux le dissimuler, Alex fait les présentations.

« C’est vrai, tu ne connais pas Romain. C’est un vieux copain de passage à Paris.

-          Salut ! Ravie de te rencontrer… »

C’est un euphémisme, et, au clin d’œil que me lance mon ami, je devine qu’il l’a compris.

 

Nous parlons de tout, de rien. Romain nous raconte ses folles soirées londoniennes. Alex et moi rivalisons avec les anecdotes les plus croustillantes de nos virées nocturnes dans les bars, les discothèques. Nous plaisantons, échangeons quelques boutades sur nos derniers amants respectifs. Nous nous moquons sans aménité de leur petits défauts insignifiants et tellement exaspérants. Nous éclatons de rire lorsque Romain imite le défaut de prononciation de sa dernière conquête.

« Et ce type avec qui tu sortais en janvier, Célia, tu te rappelles…

-          Oh oui, celui qui gardait ses chaussettes, même sous la douche ou pour faire l’amour… Un grand moment, ce garçon ! Vraiment sexy ! Cela dit, il n’était pas pire que ta midinette avec son appareil dentaire… »

Nous pouffons de nouveau.

« Alex, tu veux bien mettre un peu de musique », demandai-je.

Il glisse un CD de Madonna dans la chaîne Hi-fi. Nous dansons tous les trois, au beau milieu de son salon. Il nous semble que la nuit  ne finira jamais, et, je voudrai effectivement qu’elle ne s’achève pas. L’univers semble nous appartenir, comme si nous étions seuls au monde, sur une petite planète, perdue aux confins de la galaxie, comme si rien d’autre n’existait et n’existerait plus que ce moment unique, suspendu dans le temps. Peut-être avons-nous un peu trop bu. Aretha Franklin remplace la Madonne. J ’allume quelques bougies. Peu à peu, une étrange intimité se tisse dans la pièce, un lien complice, ténu, qui se brisera avec les premières lueurs de l’aube, mais qui, pour l’heure, nous unit et nous incite aux confidences. Nous partageons nos rêves, nos déboires, nos souffrances, et, ce désir profond, que nous nous insufflons mutuellement, de vouloir toujours y croire, malgré les défaites. Curieusement, j’étais venue ici pour pleurer sur l’épaule de mon meilleur ami, et, bien que l’ambiance s’y prête, je ne parle pas de mon chagrin du début de soirée. Non pas par fausse pudeur vis-à-vis de Romain, qui somme toute, me demeure un inconnu. Simplement, Il n’en reste plus rien. Quelque chose, cette nuit, a changé.

 

Il fait complètement jour à présent. La fatigue me brûle les paupières.

« Les garçons, il est tard. Ou tôt, d’ailleurs, comme vous voulez. Je vous abandonne, je vais me coucher.

-          Je te raccompagne », propose Romain.

J’embrasse Alex, l’invite à dîner le lendemain soir. En me serrant dans ses bras, il me murmure à l’oreille :

« Profites-en, Choupette. »

Dans la Rue , la lumière m’éblouit. Nous longeons le jardin du Luxembourg. Je ne connais rien de plus beau que ce parc, par un petit matin d’août. Le Panthéon se dresse au-dessus des arbres, dilué dans une brume irisée de soleil, telle une poudre d’or, dispersée par quelque enchanteur espiègle. Romain glisse sa main dans la mienne. Nos doigts s’entrelacent. Je serre très légèrement les siens, sans un mot, tout en continuant de marcher. Je ne veux à aucun prix briser la féérie de cet instant. Nous atteignons la Place de la Sorbonne.

Lorsque je rouvre les yeux, j’ignore s’il s’est écoulé une seconde ou une éternité. Un étrange voile noir est tombé sur mes pensées, excluant tout ce qui n’est pas… ce baiser. J’ai cru perdre conscience, ou, plus exactement, la conscience de ce qui nous entoure. S’en est suivie une chute vertigineuse dans un abîme de tendresse, où je me suis voluptueusement laissée couler, en proie à une intense ivresse des sens. Son parfum. Sa chaleur. Le frémissement de son souffle. Ses lèvres au goût de fruits rouges. J’éprouve d’infinies difficultés à m’en détacher pour noyer mon regard dans ses yeux d’océan. Il se penche pour m’embrasser de nouveau mais…

« Non, Romain, s’il te plaît, non…

-          Mais pourquoi ?

-          Tu vas rentrer à Londres, dans quelques heures ou quelques jours et… Je ne veux pas qu’il reste entre nous quelque chose à regretter. »

J’effleure sa joue du bout du doigt, écarte un mèche qui pend sur son front, m’enfuis, courant presque sur le Boulevard Saint Michel. Je ne me retourne pas. Je ne veux pas voir sa silhouette, diffuse dans le soleil. Il me semble que je vais exploser : trop d’émotions puissantes se bousculent, s’entrechoquent en moi. En le quittant ainsi, j’ai eu l’impression que l’on m’arrachait le cœur. La tristesse et un immense sentiment d’injustice m’envahissent : ce garçon, je l’attends, je le désire depuis toujours. Hier soir, une pirouette de la vie l’a mis sur mon chemin de manière totalement impromptue, pour me faire miroiter une certaine image du bonheur que, cette fois, encore, je n’atteindrai pas. Le destin me nargue d’un de ces pieds de nez fanfaron dont il a le secret. Cela me révolte. Pourtant, me restent en mémoire chaque moment de cette nuit chez Alex. Ce bien-être. Cet abandon de soi, en toute sécurité, en toute confiance. Cette sérénité de l’âme. Oublier les abcès qui nous rongent et finir en paix avec soi. Ces sensations heureuses et apaisantes s’inscrivent en surimpression sur mon chagrin et ma frustration. Ce tumulte me déchire tout entière, m’emporte et menace de me laisser épuisée, à bout de souffle, comme sortie d’un lave-linge après essorage.. Et soudain, je comprends. Je réalise que c’est cela que je veux vivre : ces moments de passion pure, qui vous font pousser des ailes pour aller décrocher la lune, les étoiles et le reste de la voie lactée avec, tant qu’on y est, ou, vous brisent, comme roués de coups, fragiles et blessés à mort par la pointe d’un cure-dent… Mais, je ne suis pas l’innocente victime d’un destin cruel, tracé pour moi par quelque main mystérieuse et sanguinaire. Je suis seule maîtresse de mon existence. Si je le souhaite, il n’appartient qu’à moi de connaître de pareils instants, de pareilles nuits, et, bien d’autres encore… Il n’appartient qu’à moi de me complaire dans ma solitude ou de voir en d’autres ce qui m’attirait vers Romain. Il n’appartient qu’à moi d’être, ou non, heureuse. Hier soir, au fond, je n’avais pas rendez-vous avec Laurent, auteur de petites annonces mensongères. Je n’avais pas non plus rendez-vous avec Alex, épaule compatissante contre laquelle sécher mes larmes. Je n’avais même pas rendez-vous avec un passant du hasard, en provenance de Londres. J’avais simplement rendez-vous avec moi-même et avec ma vie.

 

04.07.2007

du souverain plaisir


Du Souverain Plaisir de Prendre les Gens pour des Cons



Casimir Perrier est bête. Bête comme ses pieds. Bête comme chou. Bête comme tout. Bête à pleurer. A s’en tuer de bêtise. Casimir Perrier n’est pas beau. Oh ! Il n’est certainement pas laid. Pas sens strict du terme, en tout cas. Pas d’une laideur monstrueuse ou repoussante, qui fait baisser les yeux ou frémir de pitié les passants, dans la rue. Casimir Perrier est juste extraordinairement commun. Précisément, d’une affligeante banalité. Il ne ressemble à rien. Littéralement. Et l’habitude qu’il a de négliger sa personne n’arrange pas les choses.
Ces cheveux, courts et filasses, d’un châtain ordinaire, supporteraient volontiers l’application de quelque produit capillaire disciplinant, qui donnerait à Casimir un aspect plus soigné. Mais il les laisse, le plus souvent, pendouiller lamentablement, en une masse informe et pathétique, autour de son visage. Oh ! Et tiens, parlons-en de son visage, justement ! Le menton en galoche, une bosse sur le nez, et cette peau grêlée d’étranges cicatrices ! Même ses dents, d’une jolie teinte jaunâtre, sont plantées de travers. Quant à son allure, quel spectacle ! Il se trimbale le dos voûté, les bras ballants, vêtu d’une défroque ringarde et éculée. Son accoutrement hésite invariablement entre le sac à patates et le parachute ascensionnel, avec une légère tendance à l’habit d’Arlequin. Il semble à vrai dire ne pas s’en apercevoir ou penser qu’il est de bon goût. Occasionnellement, cependant, il daigne s’affubler plus ou moins décemment. Alors, avec toute la nonchalance qui le caractérise, il se lance dans une débauche de fripes mal coupées et voyantes, qu’il ose appeler « costumes », comme un défi éhonté à l’élégance. Il attire ainsi immanquablement sur lui une attention sarcastique, dont il tire un profond ravissement. Non pas qu’il se trouve superbe ou qu’il soit vaniteux. Bien au contraire. Il s’imagine avec naïveté qu’on lui sourit par sympathie. Casimir Perrier est un innocent candide, qu’aurait pu produire l’accouplement accidentel du nain Simplet et d’un escargot de Bourgogne. Il trouve le monde et le genre humain naturellement bons et affables, ne voyant jamais ni le mal, ni la bêtise, ni la méchanceté, en particulier s’ils lui sont destinés. De tous il est la risée, mais, il ne voit, dans les moqueries dont il est l’objet, que taquineries amicales. Casimir Perrier est « bien gentil », comme on dit…
Quotidiennement, sur le soir, entre chien et loup, notre imbécile se rend dans le même bar, boire une bière bien chaude. Il y rencontre régulièrement les mêmes personnages, qu’il considère comme ses amis intimes et avec qui il est fort lié. Il est vrai qu’ici, on lui fait bonne figure et il est toujours chaleureusement accueilli. D’aucun plaisante avec lui, lui dit un mot aimable, ou, le complimente sur son magnifique complet – veston, d’un si seyant jaune canari. La conversation se noue et on le trouve tantôt drôle, cultivé et spirituel, tantôt joli garçon. Tout un chacun est tout sourire. Dans cette ambiance conviviale et bon enfant, Casimir, flatté, choyé, courtisé, s’épanouit comme un légume sous une serre surchauffée. Son âme angélique ne peut que s’y complaire et s’y développer. Quel meilleur exemple de ce qu’il croit si dur comme fer ? A voir chez autrui tant de tendresse et d’aménité, comment douter encore de la bonté des gens ? Confortablement installé dans son bien-être et sa sécurité, il n’hésite jamais à offrir un verre, à multiplier les tournées, à rendre moult services.
« C’est bien normal, pense-t-il. Ils sont si adorables ! »
Car, en plus d’être stupide, Casimir Perrier, qui accumule décidément toutes les tares, est aussi généreux. Aussi, on n’hésite jamais à lui proposer une sortie, une soirée, un dîner en ville ou un verre à la terrasse d’un café. En effet, l’idiot détient dans sa manche un atout : sobre ou soûl, il sort constamment son chéquier et dépense des sous. Il aime tant faire plaisir à ses congénères ! Quel bonheur pour lui d’inviter, d’entretenir si nombreuse et précieuse compagnie ! Toujours et partout, l’addition, c’est pour lui ! Et si d’aventure, on la lui refusait, il la réclamerait encore à corps et à grands cris. Et il paye, et il casque, croyant, immense crédule, renforcer ainsi de sincères amitiés ! On l’a d’ailleurs surnommé, il faut bien l’avouer, « le banquier ridicule ». Il est heureux ainsi, profitant d’une vie qui lui semble merveilleuse, riche de tant d’affection et tellement bien remplie. Il ne se rend nullement compte que cette foule charmante et bien polie, pour être devant lui caressante, n’est, quand il tourne le dos que lazzis. On ne se prive pas, il est vrai, en son absence, de multiplier les quolibets. Une fois qu’il a suffisamment craché au bassinet, Casimir Perrier redevient un benêt.
Dès qu’il s’en va, les commentaires vont bon train. On se gausse avec entrain, qui de sa cravate rouge et verte à pois, qui de son sourire béat, ou de ses gestes patauds et empruntés. Les sarcasmes volent bas, et, l’on entend de ces remarques, dont le mépris ne se cache pas :
« Casimir, pour qu’il trouve une femme, il faudrait que Quasimodo ait une sœur jumelle…
- Ou Frankenstein !
- Il faudrait lui présenter la Baronne de la Tronche-En-Biais »
Ou bien encore :
« Vous avez vu Casimir, hier ? Il était du dernier chic !
- Oui ! Son costume, quelle élégance ! Orange à carreaux verts, dans un cirque, il ferait un malheur !
- En plus, avec sa tête, pas besoin de se maquiller pour faire le clown. Il est déguisé naturellement.
- Tu parles : avec lui, c’est plutôt le musée des horreurs ! »
Et l’on s’interpelle, et l’on s’apostrophe, et l’on esclaffe.
Casimir, lui, ne voit rien, ne sent rien. Il aime ces gens de toute la candeur de son cœur d’enfant. Naïvement. Existe-t-il plus grande joie, ici-bas, que de combler des personnes que l’on considère comme de sa propre famille. Il ne désire rien tant que de les chérir, les gâter, leur offrir tout ce qu’ils peuvent souhaiter. Il leur donnerait bien davantage encore, sa vie même, s’il le fallait. Casimir Perrier ne sait pas aimer. Il aime sans compter ni son temps, ni son affection, ni son argent. Il aime indifféremment un ami, une amante, un passant. Il aime le monde entier pareillement, avec force, avec passion, profondément. Comme nous l’avons dit précédemment, Casimir Perrier aime l’humanité, simplement. Et eux… Ces gens… Les habitués de son bar de quartier… Si affables, si prévenants… Ils lui sont tellement plus qu’une préférence, dont au plus que présent, il partage l’importance, d’un chemin qui s’engage, de gages en insouciances, au point qu’il espère, après un vent d’orage, leur présence si chère, d’amis, de presque frères, comme dans les nuages on attend la lumière, qui de près en moins loin construisait son destin. Eux, ses amis !
Quelle erreur ! Quelle ânerie ! Quelle ironie ! Quel leurre !
Quand il ne joue pas les généreux mécènes de ces beuveries obscènes et préméditées, Casimir se plaît, dès la nuit tombée, à rentrer chez lui. Il loue depuis peu une chambre de bonne mansardée et basse de plafond. L’hiver on y grelotte. L’été on y étouffe. Et en toutes saisons, il s’y casse le cou, au milieu d’un bric à brac extraordinaire d’objets aussi inutiles que variés. S’il cherche un tire-bouchon, il trouve un coupe-papier. Qu’il ait besoin d’une brosse à reluire, il déniche alors un peigne édenté, un vase en cristal de Bohème ébréché, une paire de gants troués. Ce joyeux fouillis ne lui appartient pas. Il lui a été laissé avec le logement et Casimir n’a jamais rien rangé, de peur de jeter quelques précieux souvenirs, par son propriétaire ici entreposé. Casimir, bien respectueux d’autrui, ne voudrait pas causer la moindre peine à quiconque, en se débarrassant de vieux outils, des vêtements usés. Il préfère de loin vivre dans un taudis. D’autant qu’il n’y restera que peu de temps. Ailleurs, d’autres choses l’attendent, et puis… Lorsqu’il s’ennuie, il choisit un de ces objets au hasard, imagine à quoi, à qui, il a pu servir, lui invente une histoire. Ensuite, il s’installe derrière l’écran d’un vieil ordinateur capricieux, datant de bien avant l’invention du processeur, et noircit de mots et de vies les pages blanches virtuelles. Buvant des litres de thé, une cigarette allumée en permanence dans son cendrier, ou à moitié consumée dans ses doigts jaunis, il se joue d’une phrase bien tournée, d’une rime délicate, d’un jeu de mots soigné. Casimir Perrier écrit. Il raconte sa vie dans un journal intime, rédige des lettres à des correspondants rêvés, se prête au jeu de l’imaginaire à travers poèmes et romans.
Cette nuit, il apporte la touche finale à sa dernière composition, un recueil de nouvelles. Le visage tendu vers la tache lumineuse de l’écran, les yeux étrécis par la concentration derrière ses lunettes de myope, tirant légèrement la langue, il fait défiler ses écrits, corrigeant attentivement fautes d’orthographe et de frappe, changeant un verbe ici, une expression disgracieuse là. Il travaille consciencieusement, afin que chaque mot exprime le plus précisément possible l’exactitude de ses idées.
« Les mots sont si vains, soupire-t-il en exhalant une bouffée de fumée blanche. Ils ne traduisent toujours qu’à moitié ce que l’on voudrait dire. Comme si on ne pouvait à la fois ressentir et penser. »
Casimir est coutumier de ces remarques sibyllines, dont on ne sait jamais trop ce qu’elles signifient, et qui contribuent à le faire passer pour un simple d’esprit. Il n’en a que faire : ce soir, il est seul et lui s’est compris. Un peu las, il se lève de sa chaise bancale, s’étire, se masse les reins, se frotte les yeux. Une autre tasse de thé, encore une aspirine vitaminée, une cigarette. Il se remet à l’ouvrage.
Lorsqu’il travaille ainsi, Casimir ne voit pas le temps passer. Il a beau bailler à s’en décrocher la mâchoire, rien à faire pour l’arrêter. Le jour se lève sur cette matinée de juin, quand il tape enfin ses dernières lignes. Ses paupières lourdes et rougies s’abaisseraient volontiers quelques instants mais il se refuse le moindre répit. Une toilette de chat ne parvient pas à le réveiller. Il enfile un pantalon de velours usé, dépourvu de forme et de couleur, un chandail déformé par-dessus un tee-shirt publicitaire douteux, et, sans même passer la main dans ses cheveux en broussaille, il descend pesamment les huit étages qui mènent à son « grenier ». A l’extérieur, l’éclat du soleil l’éblouit. Son précieux manuscrit sous le bras, il se dirige vers la papeterie la plus proche, pour y faire photocopier la pile de feuillets dactylographiés.
« En un seul exemplaire, s’il vous plaît. » Précise-t-il poliment.
Il le glisse dans une grande enveloppe de papier kraft, où il a soigneusement orthographié, d’une écriture désuète et ampoulée, l’adresse d’un éditeur parisien.
Suivant par la pensée le chemin qui la mènera jusqu’au bureau de ce dernier, notre idiot se rend au bureau de poste, pour lancer dans un univers étranger et hostile son dernier-né, comme l’enfant devenu adulte quitte un jour le nid familial. Une longue file d’attente le sépare du guichet, mais, avec sa simplicité habituelle, il salue chaleureusement chacun d’un large sourire ou d’un petit signe de tête, traitant ces inconnus comme de vieux copains. Par devers soi, on le prend pour un débile, mais, il entame joyeusement la conversation avec une vieille dame solitaire, ravie de l’aubaine. La pauvre n’a, depuis longtemps, plus personne avec qui bavarder et se lance aussitôt dans une tirade interrompue sur ses petits enfants qui ne viennent plus la voir, les ennuis gastriques de son chats, ses prothèses dentaires. Casimir est enchanté et émerveillé, pour le reste de la journée, d’avoir rencontré une si charmante personne, avec qui échangé ses idées. Puis, une fois son tour venu, il reprend le chemin de son bar habituel et le cours ordinaire de sa vie.

L’été et le début de l’automne passèrent sans que rien ne vienne les troubler. On remarqua à peine, au café, les absences de plus en plus fréquentes de Casimir Perrier. On déplora seulement qu’il fût moins, beaucoup moins souvent là, lorsque les additions étaient salées. Un soir de novembre cependant, Monsieur Perrier arriva aux alentours de 18 h 00, pour prendre l’apéritif. Toute l’assemblée se retourna vers lui d’un même mouvement. Brusquement, les discussions et les rires se turent. Le silence se fit. La stupeur se peignit sur tous les visages. Il portait un élégant costume croisé gris clair, parfaitement coupé et visiblement de grande marque, autant que de grand prix. Ses cheveux, dont pas une mèche ne dépassait, étaient soigneusement rejetés en arrière. Il se dégageait de toute sa personne un charisme étrange et inaccoutumé. Mais, pire encore, Casimir Perrier paraissait presque… Beau ! Il affichait un demi-sourire, plus ironique que chaleureux. Lui qui s’installait toujours au bar, parmi ses chers amis, prit place, seul, à une table. Il ne salua personne, commanda une bouteille de champagne, grimaça en le goûtant. Il était chaud. Il le fit sèchement échanger par la serveuse. Se faisant, il sentait les regards glissants sur sa nuque, ses épaules et son dos. Ces limaces inquisitrices lui semblaient laisser sur sa veste cette trainée de bave grasse que provoque l’envie. Il fit mine de ne pas y prêter attention. Il aurait aussi bien pu être entouré de parfaits inconnus.
Le silence devint plus lourd encore lorsqu’un homme, tout aussi élégant que Casimir, pénétra à son tour dans le bistrot, et vint s’asseoir face à lui. Ils échangèrent une solide poignée de main, entamèrent une longue conversation murmurée. On tendait bien évidemment l’oreille, dans l’espoir d’en saisir quelques bribes. En vain. Les murmures et les questions se multipliaient. Qui était cet inconnu ? Qu’arrivait-il à « leur » Casimir ? Qu’avait-il fait de son habit de clown et de son ait bêta ? Pourquoi cette attitude soudain désinvolte, pour ne pas dire méprisante ?... Bien sûr, Monsieur Perrier, tout en discutant avec son vis-à-vis, n’en perdait pas une miette. Il en tirait un plaisir pâle, mais, cynique et dédaigneux. Enfin, l’homme lui remit une mallette de cuir fin, se leva et partit. Le petit groupe se consulta du regard. Que fallait-il faire ? Quel comportement adopter ? Une jeune femme plus hardie que les autres, quoi qu’un peu vulgaire, interpela l’ancien imbécile :
« Eh ben, Casimir, qu’est-ce qui se passe ? On snobe ses amis, maintenant ? Offre-nous un verre au lieu de faire ta mauvaise tête ! »
D’autorité, elle s’assit à sa table. Il la toisa avec dégoût, comme elle et les autres l’avait regardé, lui, dans un passé pas si lointain.
« Certainement pas, Mademoiselle. Et je vous prierai de quitter cette table ! », Dit-il froidement, suffisamment fort pour être entendu de tous.
Interloquée, elle demeura bouche bée, sans savoir quoi répondre. Nul, dans l’assistance, ne vint à son secours. L’attitude, les manières recherchées de Monsieur Perrier les choquaient tout autant que ce nouveau vouvoiement. Les chuchotements passèrent d’interrogateurs à hostiles, lorsque Casimir tira de la poche de sa veste un cigare qu’il alluma nonchalamment, tout en buvant sa coupe de champagne avec une lenteur étudiée et une indifférence écœurée.
L’endroit était petit et mal ventilé. L’odeur du havane s’y répandit aussi vite que les effluves d’une haine sourde. Pendant des semaines, des mois, on l’avait jugé, critiqué, méprisé pour son apparence, mais la vérité était tout autre et bien plus mesquine. Ce qui les dérangeait tant, chez Casimir l’idiot, n’était ni sa prétendue laideur, ni sa fausse stupidité, ni son extrême innocence. En réalité, c’était sa générosité, ou, ce qu’il faisait passer pour tel. Ce qu’il dépensait pour eux en une soirée représentait pour la plupart plusieurs journées d’un travail plus ou moins pénible, plus ou moins détesté. Aucun n’aurait été capable de poser sur la table la moitié des sommes que Casimir gardait en permanence dans sa poche. Il donnait sans rechigner ni sourciller, sans rabaisser ou mettre mal à l’aise qui que se soit, avec discrétion, élégance et simplicité. Personne ne savait qui il était, ce qu’il faisait, d’où il venait. Il ne parlait pas de lui, n’expliquait rien. Alors, certes, on avait profité de ses largesses, mais, on en avait avant tout conçu une jalousie profonde et une envie sans borne. Sa grandeur d’âme leur faisait à tous ressentir, quoiqu’il ne l’eût jamais fait remarquer, combien ils étaient vils, petits, minables. Ils n’en avaient pas pleinement conscience, bien sûr. Mais, chaque fibre de leur être le percevait, le devinait instinctivement. Englués dans leurs existences étroites et leurs pensées étriquées, ils avaient optés pour le seul moyen de défense que leurs cerveaux limités leur avaient permis d’imaginer : la moquerie. Ils avaient utilisés les atouts que Casimir ne possédaient pas : la bassesse et la veulerie. Cette formidable assemblée avait fière allure, pas lui. Ils s’en étaient servis à ses dépends. Car, Casimir détenait, lui, ce n’avaient pas et ce qu’il leur était interdit à jamais de posséder : la noblesse d’un cœur pur. Et pour cela, lui pouvait marcher la tête haute ! Lui ne perdait pas la face ! Mais eux…
Et ce soir… Ce soir ! En venant parader ici, il leur ôtait même cette illusion fantasque d’une supériorité dérisoire. Comme ils lui en voulaient ! S’ils l’avaient pu, ils l’auraient frappé ! Sentant cette animosité croissante, Monsieur Perrier pensa que le temps était venu de mettre un terme à cette sinistre farce. Dans le rôle de l’idiot comme dans son quotidien, il ne désirait ni se mettre en valeur, ni s’octroyer un semblant de puissance. Il survolait l’existence, préférant le plus souvent passer au-dessus de la mesquinerie générale qui caractérise l’être humain. Elles le faisaient d’ailleurs, la plupart du temps, sourire avec détachement. Seule importait pour lui la certitude d’agir avec justesse, honnêteté et droiture, de pouvoir se regarder dans une glace, sans rougir de ses actes mais sans aménité non plus. Casimir était simplement profondément humain. Casimir Perrier, loin d’être stupide, était, comme un type bien.
Pourtant, cette fois-ci, la plaisanterie était allée trop loin. Il devait, avant de partir, remettre les choses – et les gens – à leur place. Il se leva avec une prestance qu’on ne lui connaissait pas, s’approcha du comptoir et ouvrit l’attaché-case que lui avait confié l’inconnu. Avec un sourire large et engageant, il déclara :
« Mes amis, j’ai un petit cadeau pour vous ! »
A ces mots, l’atmosphère se détendit un peu, sous-tendue par une attente curieuse et avide. Il tira de la valise un petit livre d’une teinte ivoire, d’environ deux cent pages, entouré d’un bandeau rouge. Il le remit à son voisin le plus proche, en fit circuler d’autres exemplaires au reste de l’assemblée. Chacun s’en saisit avec circonspection, l’examinant d’un air dubitatif, tournant et retournant l’ouvrage du bout des doigts, comme s’il allait mordre, déchiffrant les caractères imprimés sur la première de couverture.

« DU SOUVERAIN PLAISIR DE PRENDRE LES GENS POUR DES CONS »

En plus petit, au-dessous :

« Et autres petits contes sarcastiques »

Et, encore plus bas, le nom de l’auteur : Casimir Perrier !
Sur les visages, l’incrédulité remplaçait peu à peu la haine. Une incrédulité croissante, à la lecture du bandeau proclamant :
« Lauréat du Goncourt 2004 »
Pour peu cultivés qu’ils fussent, ils avaient tous entendus parler de cette fameuse récompense au moins une fois dans leur vie, et, avaient une idée, même très vague, de ce dont il s’agissait. Quant au simple fait d’écrire un bouquin, c’était pour eux le summum de l’élitisme intellectuel qu’ils abhorraient. Un sommet qu’étaient seules capables d’atteindre quelques hautes personnalités minoritaires et médiatiques, qu’ils ne parvenaient même pas à jalouser ou haïr tant elles les dépassaient et paraissaient lointaines. Alors, un Casimir Perrier !... Leurs regards glissaient à présent du livre à l’homme et inversement, les associant lentement, péniblement, douloureusement l’un à l’autre, sans parvenir pourtant à saisir la globalité et la gageure de la situation.
Une voix s’éleva enfin pour demander :
« C’est toi qui a écrit ça ? »
Monsieur Perrier acquiesça. Une foule de sentiments variés, s’étalant de l’incompréhension à l’admiration, parcourut l’assistance. Casimir reprit la parole, sur le ton du conférencier :
« Je tenais à tous vous remercier. Vous avez été un merveilleux sujet d’étude, qui m’a beaucoup aidé dans l’écriture de mon dernier livre. Pendant des mois, pour vous, j’ai joué ce rôle d’imbécile, miteux et calamiteux, mal fagoté. Je vous ai accueilli dans cette vie et dans ce cœur, dans mon taudis, loué pour compléter la farce. Puis, je vous ai observé, analysé décrit, comme des rats de laboratoire, lors d’une expérience scientifique. Qui d’entre nous est idiot, hein ? Alors, si certains d’entre vous prennent la peine de le lire, ils s’y reconnaîtront peut-être. Mon recueil de nouvelles traite de la bêtise humaine, de sa pauvreté intellectuelle, de ce genre de broutilles, et, vous y avez chacun votre place. Vous pouvez être fier : je n’ai oublié aucun d’entre vous. Mais, surtout, ne l’ouvrez pas : vous n’y comprendriez rien.»

Sans attendre de réponse, il partit, les abandonnant à leur silence perplexe et hébété, cachant jusqu’à ce qu’il fut hors de vue, le tremblement de ses mains. Incarner ce personnage avait été pour lui un excellent travail documentaire. Etayer son oeuvre par une expérience vécue lui avait permis de rendre plus vivantes et plus réalistes ses histoires, mais aussi, de plonger plus avant dans l’obscurité des âmes, et, il n’avait pas imaginé qu’elle serait si profonde. Or, pendant un moment, il avait été cet autre Casimir Perrier, naïf et tendre, qui, après tout, faisait parti de lui. Et, maintenant qu’il en avait fini avec ça, il se sentait vide, légèrement coupable. Car, comme eux, il s’était érigé en donneur de leçon. Certes, ils avaient tous joués les uns avec les autres et chacun en avait tiré parti. Simplement, leurs terrains de jeux s’étendaient sur des échelles différentes. Eux, le paraître, les strass, les paillettes et les écrans de fumées. Lui, la vie intérieure, le bien et le cœur. Pour cela, il s’était cru supérieur à eux. Mais, de quel droit s’était-il arrogé cet insigne honneur ? Tous ne faisaient qu’essayer de se battre avec les armes que la vie leur avait données au départ. Elles n’étaient pas les mêmes pour chacun, voilà tout. Aucune n’était préférable. Aucune n’était meilleure. Et surtout, il n’appartenait pas ni à Casimir Perrier ni à quiconque d’en juger. Car, après tout, il n’était ni mieux ni pire que les autres. Car, après tout, il n’était qu’un être humain parmi les autres. Le reste n’avait aucune d’importance.